Saga, partie 5 :

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Partie 5 : L’installation et les premières limites testées

La semaine du 29 septembre au 3 octobre 2025 passa comme un brouillard pour Sculio. Les cours au conservatoire s’enchaînaient : technique vocale le lundi, improvisation le mardi, analyse textuelle le mercredi, et un atelier de mouvement corporel le jeudi qui le laissait épuisé mais euphorique. Il se surprenait à répéter ses répliques dans le bus, à griffonner des notes sur son carnet pendant les pauses, et surtout – pour la première fois depuis son arrivée en France – à respecter un semblant d’horaire de sommeil. Chaque soir, avant de s’endormir, il envoyait son bilan quotidien à Génie : un message court, honnête.

  • Lundi : « Journée bien remplie. Répété 45 min le monologue. Couché à 23 h 30. Bonne nuit, grand. »
  • Mardi : « Improvisation difficile, je me suis bloqué sur une scène. Mais j’ai osé demander de l’aide au prof. Dormi 7 h. »
  • Mercredi : « Analyse Molière passionnante. J’ai pris des notes pour toi. Pas de retard aujourd’hui. »
  • Jeudi : « Mouvement corporel m’a vidé. J’ai failli scroller jusqu’à minuit, mais j’ai fermé l’appli à 22 h 45. Je tiens. »
  • Vendredi : « Dernier jour avant le weekend. J’ai réservé le train pour 17 h. J’apporte plus d’affaires. Je t’ai manqué ? »

Génie répondait toujours simplement, avec une précision qui rassurait : un cœur, un « Bravo petit », un « Je t’attends à 18 h précises ». Pas de pression, pas de jugement. Juste une présence constante, comme une ancre.

Le vendredi 3 octobre, Sculio arriva avec deux sacs cette fois : son sac à dos habituel et un sac cabas en toile rempli de livres de théâtre (deux exemplaires cornés de Dom Juan, un recueil de textes contemporains italiens, un manuel de diction), plus un petit sac plastique contenant des vêtements supplémentaires – deux jeans, trois t-shirts, un sweat à capuche, et un troisième paquet de couches. Il avait aussi emporté sa lampe de chevet pliable, celle qu’il utilisait pour lire tard le soir à la résidence. C’était symbolique : il marquait le territoire.

Génie l’accueillit comme d’habitude, mais avec un éclat supplémentaire dans le regard. Il prit les sacs sans un mot, les posa près de l’étagère dédiée, puis serra Sculio contre lui – un câlin plus long que les précédents, une main dans la nuque, l’autre dans le bas du dos.

« Tu as tenu toute la semaine. Je suis fier de toi. »

Sculio se laissa aller contre le torse solide, inhalant l’odeur familière de chocolat et de lessive propre.

« J’ai essayé. Vraiment. »

Ils s’installèrent pour le bilan rituel. Sculio s’assit sur le sofa, Génie en face. La fontaine à chocolat gargouillait doucement, comme un fond sonore apaisant.

« Raconte. Tout. »

Sculio parla longtemps : les petits succès (une impro applaudie par le groupe, un compliment du prof de diction), les moments de doute (une scène où il s’était senti nul, une nuit où il avait failli craquer sur son téléphone), et surtout l’absence de gros dérapages. Pas de retard majeur, pas de mensonge, pas de nuits blanches.

Génie écouta sans l’interrompre, puis posa sa main sur le genou de Sculio.

« Tu as mérité une récompense ce soir. Mais aussi une petite correction symbolique pour les micro-dérapages : la fois où tu as failli scroller trop longtemps jeudi. On va garder la couche pour la nuit, et dix claques légères demain matin. Pas de sanction lourde. Juste pour ancrer le cadre. »

Sculio hocha la tête, un sourire timide aux lèvres.

« Merci… grand. »

Ce soir-là, pas de séance immédiate. Ils dînèrent ensemble – une quiche lorraine que Génie avait achetée chez le traiteur du coin, une salade verte, un verre de vin rouge léger pour Génie et un jus de pomme pour Sculio. Ils parlèrent théâtre : Sculio raconta une anecdote sur un prof qui imitait mal un accent italien, Génie rit franchement, un rire rare et profond qui fit fondre Sculio un peu plus.

Après le repas, Génie proposa :

« On installe tes affaires ? »

Ils passèrent une heure à ranger. Sculio posa ses livres sur l’étagère basse près de la fenêtre, créant un petit coin « bureau théâtre » avec sa lampe pliable. Génie lui libéra un tiroir dans la commode de la chambre pour les vêtements. Les couches furent rangées dans le placard bas de la salle de bain, à côté des siennes – un geste banal qui fit rougir Sculio jusqu’aux oreilles.

« C’est… chez nous maintenant, un peu ? » demanda-t-il d’une petite voix.

Génie s’approcha, posa les deux mains sur ses épaules.

« Oui. Un peu plus chaque weekend. Quand tu seras prêt pour le déménagement définitif, on fera les papiers ensemble. Poste, mairie, CAF. Je t’accompagne. »

Sculio sentit les larmes monter – pas de tristesse, juste une émotion brute, immense.

« Merci. Vraiment. »

Ils dormirent ensemble cette nuit-là, Sculio en couche (posée avec la même tendresse rituelle), Génie derrière lui, un bras autour de sa taille. Pas de mots superflus. Juste la respiration calme de l’un contre le dos de l’autre.

Le samedi matin, le rituel se fit plus structuré.

Après le petit-déjeuner (tartines beurrées, confiture maison que Génie avait faite avec des abricots belges), Génie étala le plaid sur le sol du salon. La lumière d’octobre entrait par la fenêtre, dorée et douce.

« Allonge-toi, petit. »

Sculio se déshabilla sans hésiter cette fois : hoodie, jean, boxer. Il s’allongea sur le plaid, les yeux fixés au plafond. Génie s’agenouilla, déplia une couche propre. Le rituel était presque identique : hanches soulevées, talc saupoudré, adhésifs fixés avec ces rrrip familiers. Mais cette fois, Sculio parla pendant que Génie travaillait.

« J’aime quand tu fais ça lentement. Ça me calme. Comme si le monde s’arrêtait. »

Génie sourit sans lever les yeux.

« C’est le but. Te ramener ici. Dans l’instant. Avec moi. »

Quand la couche fut en place, gonflée et chaude, Génie tapota ses genoux.

« Position. »

Sculio se plaça en travers, ventre contre les cuisses de Génie, fesses relevées. La main dans le bas du dos l’ancra.

« Dix claques légères. Pour les petites failles de la semaine. Compte. »

La première tomba : paf étouffé, chaleur douce.

« Un. »

Deuxième : un peu plus centrée.

« Deux. »

Les claques étaient mesurées, presque caressantes dans leur fermeté. À la cinquième, Sculio commença à pleurer doucement – pas de douleur, mais de gratitude. À la dixième, il sanglotait, le corps relâché, les épaules tombantes.

Génie le releva, le serra fort.

« Tout est effacé. Tu as tenu. Tu progresses. »

Puis vinrent les bisous : ventre d’abord, une série lente et tendre autour du nombril, descendant jusqu’au pli des hanches. Sculio frissonna, un soupir profond lui échappa. Ensuite les pieds : Génie prit le gauche dans sa main, embrassa la plante, les orteils un par un, puis le droit avec la même patience. Chaque baiser durait trois secondes, quatre, cinq – le temps de respirer, de sentir. Sculio fondit complètement, les larmes coulant en silence, un sourire naissant au milieu des sanglots.

Ils restèrent longtemps ainsi, Sculio blotti contre Génie sur le sofa, la couche chaude entre eux.

L’après-midi fut plus léger. Sculio aida à la boutique : il rangea des boîtes de pralines, nettoya la vitrine, servit deux touristes qui demandèrent la fontaine. Génie le présenta simplement comme « mon aide du weekend ». Personne ne posa de questions. Sculio se sentit utile, intégré.

Mais le premier vrai test arriva le samedi soir.

Vers 21 h, Sculio reçut un message d’un camarade de classe : une invitation à une soirée étudiante improvisée, « juste quelques bières chez Lucas, viens, c’est cool ». Sculio hésita. Il regarda Génie, qui lisait sur le sofa.

« Grand… un pote m’invite à une soirée. Pas longtemps. Juste une heure. »

Génie posa son livre.

« Quelles sont les règles qu’on a posées ? »

Sculio déglutit.

« Pas d’alcool sans autorisation. Message pour prévenir si je sors. Et… rentrer avant minuit les weekends chez toi. »

Génie hocha la tête.

« Tu as envie d’y aller ? »

« Oui… un peu. Pour me changer les idées. Mais j’ai peur de déraper. »

Génie réfléchit un instant.

« D’accord. Tu peux y aller. Mais : une bière maximum. Tu m’envoies un message toutes les trente minutes pour dire que tout va bien. Tu rentres à 23 h maximum. Et demain matin, si tu as dépassé une règle, sanction automatique : couche toute la journée + vingt lignes supplémentaires. Clair ? »

Sculio hocha la tête vigoureusement.

« Clair. Merci. »

Il partit à 21 h 30, promit de respecter. Génie le raccompagna jusqu’à la porte, posa un baiser sur son front.

« Je t’attends. Sois sage, petit. »

Sculio revint à 22 h 50. Il avait tenu : une seule bière (à moitié bue), messages envoyés à l’heure, pas de débordement. Il entra, essoufflé mais fier.

« J’ai tenu. »

Génie l’accueillit avec un câlin.

« Je sais. Bravo. »

Dimanche matin, pas de sanction. Juste une couche pour la matinée – « récompense de cadre prolongé » – et une longue balade près de la cathédrale. Les feuilles d’automne craquaient sous leurs pas. Sculio parla de son avenir : peut-être rester à Reims après l’école, peut-être intégrer une troupe locale. Génie écouta, posa des questions, proposa des contacts (un ami qui connaissait un metteur en scène rémois).

L’après-midi, ils firent les premières démarches concrètes.

Génie sortit une liste imprimée :

  • Changement d’adresse à la poste (formulaire en ligne + rendez-vous physique).
  • Inscription sur la liste électorale de Reims (si Sculio voulait voter aux prochaines élections).
  • Demande d’aide personnalisée au logement (APL) via la CAF – Sculio avait droit à une petite somme en tant qu’étudiant.
  • Résiliation du bail de la résidence (préavis d’un mois, donc possible fin octobre).

Ils passèrent une heure à remplir les formulaires en ligne. Génie expliqua chaque étape, patient, méthodique – son TDAH le poussait parfois à tout vérifier trois fois, mais Sculio trouvait ça rassurant.

« On ira à la poste mardi prochain ensemble. Je fermerai la boutique une heure plus tôt. »

Sculio sentit une boule dans la gorge.

« Tu fais tout ça pour moi… »

Génie posa une main sur sa joue.

« Non. Pour nous. Je veux que tu sois ici. Pas à moitié. Pour de bon. »

Le dimanche soir, avant que Sculio reparte, Génie lui tendit une clé – une petite clé en laiton, attachée à un porte-clés en forme de chocolat miniature.

« Pour les weekends où tu arrives avant moi. Et bientôt, pour tous les jours. »

Sculio prit la clé, les doigts tremblants. Il la serra dans sa paume.

« Je reviens vendredi. Avec encore plus d’affaires. Et… peut-être qu’on parle du déménagement définitif ? »

Génie sourit.

« Oui. On en parle. »

Sculio descendit les escaliers, la clé dans sa poche, la couche (gardée jusqu’au retour) frottant doucement sous son jean. Dehors, l’air d’octobre était frais, chargé d’odeurs de feuilles mortes et de pain frais des boulangeries du soir. Il envoya un message à Génie : « Merci pour la clé. Merci pour tout. Je rentre, mais je suis déjà chez moi. Bonne nuit, grand. »

Dans la tête de Sculio

C’est réel maintenant. La clé, les formulaires, mes livres sur l’étagère. Je ne suis plus un invité. Je construis quelque chose. Les claques me recentrent, la couche me protège, ses bisous me réparent. La culpabilité de l’incendie est toujours là, mais elle pèse moins. Avec lui, je peux respirer. Je veux rester. Pour toujours. Papa… le mot est presque là. Bientôt.

Dans la tête de Génie

Il s’installe. Vraiment. Mon appart change : ses livres, sa lampe, son odeur. Mon TDAH flippe un peu – les routines qui bougent, c’est dur. Mais son sourire quand je lui ai donné la clé… ça vaut tout. Je le guide, je le punis, je le câline. Et moi, je guéris aussi. Plus seul. Plus rejeté. On avance. Vendredi prochain, on parle du déménagement définitif. Petit à petit. Mais sûrement.

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